Interlude I





Depuis la passerelle du destroyer Va’Liahu, le serun’laa Biam-Laru observe la petite lune de Sa’aatya. La bulle lui offrant un spectacle unique craque sous l’effet des champs gravitationnels, à peine atténués par les nombreuses ceintures d’astéroïdes. Une légère pression supplémentaire engendrerait des fêlures dans la matière organique translucide, provoquant ensuite le gel de l’environnement liquide à l’intérieur. Mais le peuple de Biam-Laru, les Sa’Nasaru, ont été spécifiquement façonnés par la volonté des Sa’Vasku afin de sillonner le vide sans ressentir aucune peur.
Le Va’Liahu a depuis peu intégré l’un des nouveaux corps expéditionnaires, en charge de sécuriser les nombreuses lunes du système Shonug’laag, convoité par d’autres peuples et renfermant bien des mystères. Biam-Laru et les autres serun’laa se sont pliés à la volonté des Sa’vasku, maîtres de leur destiné, mais l’immensité de la tâche mobilise tous les Sa’Nasaru, qui peinent à se déployer autour des géantes gazeuses. Qu’un ennemi puissant se présente, et les Enfants de Nasa disparaîtront à tout jamais.

Brassant l’environnement liquide de la passerelle de commandement de ses huit tentacules, le serun’laa du Va’Liahu laisse refluer ses sombres pensées, pour se lier complètement avec le vaisseau. Sa carapace a connu le feu des Humains, comme la terrible morsure des armes Kra’vak, mais le destroyer a toujours su se régénérer au cœur de la mêlée, protégeant les vaisseaux plus importants, ceux dont même les Sa’vasku connaissent les noms. Aujourd’hui cependant, la tâche confiée aux Sa’Nasaru pourrait bien placer le Va’Liahu face à une funeste destinée.
Des symboles d’alarme apparaissent sur les cinq rétines de Biam-Laru, des données se forment pour lui révéler la présence d’un vaisseau isolé, de faible tonnage, embusqué dans un amas d’astéroïdes à quelques centaines de klik seulement. Puisant dans la mémoire liquide au cœur du vaisseau, le serun’laa cherche une correspondance, et sent son corps se refroidir soudainement en voyant des données techniques correspondre à l’image que lui renvoient les sondes ; Fa’Lon… Un éclaireur solitaire, qu’un simple aiguillon pourrait désintégrer avant que l’alarme ne soit donnée parmi sa flotte de rattachement. Les Fa’Lon se sont répandues à travers la galaxie, ne montrant aucune pitié envers les peuples plus faibles, usant d’une technologie organique que même certains vassaux des Sa’Vasku admirent et redoutent. L’éclaireur de classe Phyaa est rapide, réactif et bien armé. Bien que son enveloppe extérieure soit fragile pour les armes du destroyer, l’ennemi n’est pas à prendre à la légère.

Biam-Laru a été placé en communion avec le vaisseau vivant afin de renforcer son sens tactique, et tandis qu’il détermine les plus probables manœuvres du Fa’Lon en fonction de ses propres suggestions au Va’Liahu, il reste attentif à son environnement. Les Fa’Lon voyagent en groupes conséquents, et leurs armes sont d’une puissance dévastatrice. Il est probable que le Phyaa soit un appât, pour un prédateur du vide plus conséquent…
L’osmose entre le Sa’Nasaru et sa nef organique permet d’impulser rapidement l’énergie de la biomasse en fonction de la tactique choisie. Glissant gracieusement le long des courants gravitationnels, le destroyer déplace ses quatre milliers de tonnes et prend rapidement de la vitesse. Au milieu de son cocon liquide, Biam-Laru sent toute l’énergie se répartir selon ses suggestions. Les Sa’Vasku ont depuis longtemps favorisé la présence de serviteurs au sein même de leurs vaisseaux, accroissant les temps de réaction et des initiatives surprenantes.
Et tandis que l’éclaireur Phalon perçoit enfin la terrible menace pesant sur lui, le Va’Liahu libère ses Aiguillons, qui frappent les astéroïdes à proximité du vaisseau ennemi, les faisant pesamment pivoter afin de former une muraille infranchissable et menaçante. Un léger scintillement précède l’apparition des Vapeurs, un nuage de particules gelées formant la principale défense des vaisseaux Fa’Lon, mais le destroyer lourd a déjà redirigé son énergie sur son Nodule-lanceur, libérant un drone venant se planter dans la carapace de l’éclaireur. Des microfilaments vont s’insinuer dans l’armure du vaisseau ennemi, amoindrissant sa structure à chaque seconde.
L’éclaireur Fa’Lon jaillit de son nuage protecteur et augmente sa poussée pour échapper à son adversaire. Les branchies de Biam-Laru frémissent de plaisir à la vue de cette proie facile, ses pensées viennent effleurer la conscience du Va’Liahu qui redirige sa puissance vers sa propulsion. Même avec son tonnage, le destroyer peut aisément surclasser le petit vaisseau Fa’Lon, pourtant spécialisé dans la vitesse.

Les deux adversaires évoluent rapidement au sein de la ceinture d’astéroïdes, manœuvrant à vive allure tout en évitant les débris. Plusieurs fois, Biam-Laru concentre une part de la puissance disponible aux Aiguillons, mais le petit éclaireur esquive les faisceaux d’énergie, démontrant les qualités certaines de son navigateur. Le temps semble s’être figé autour de ce ballet mortel, les vaisseaux émergent soudainement dans une zone libre de tout obstacle, et le Sa’Nasaru s’apprête à donner toute la puissance dans l’armement, lorsque de nouvelles données s’affichent soudain sur ses rétines ; Toute une flotte Fa’Lon est en train d’émerger du Grand courant, et l’éclaireur de classe Phyaa file se mettre à l’abri dans l’ombre d’un croiseur à la carapace sombre.
Une simple pensée permet au destroyer lourd d’effectuer une manœuvre d’évasion, et d’échapper au tir mortel qui lui est destiné. Les rôles sont soudains inversés, mais les vaisseaux Fa’Lon viennent juste d’émerger du Grand courant, leurs moteurs doivent se recharger, et en mobilisant toute la force du Va’Liahu dans une ultime poussée pour rejoindre la protection des astéroïdes, Biam-Laru sait qu’il pourra donner l’alerte.

Une bataille va bientôt commencer, les serviteurs des Sa’Vasku sont prêts, et les mystères des ruines de Sa’aatya ne seront jamais partagés avec un peuple tel que les Fa’Lon.